C’est dans sa cinquantième année que Nassim Akrour a décidé de raccrocher les crampons. Le meilleur buteur de l’histoire du GF38 a accepté de revenir sur ses huit saisons sous le maillot grenoblois tout en évoquant son avenir et ses projets. Un entretien « long format » entre nostalgie et fierté…
Lors de tes deux passages à Grenoble (2005-2010 et 2013-2016), tu as vécu des moments inoubliables. La liste est longue mais j’en ai sélectionné trois qui ont marqué les supporters et l’histoire du GF38 :
- La montée en Ligue 1 lors de la saison 2007-2008
« C’était un objectif que le club avait dès mon arrivée en 2005. Dans la tête des actionnaires et des dirigeants c’était clair, il fallait monter ! Cette montée a eu lieu en 2008 mais c’est un travail de longue haleine, un projet qui a vu le jour au fil des années. Cette année-là, on comptait plus de dix points de retard sur la troisième place synonyme d’accession en Ligue 1. On a donc dû batailler et réaliser un parcours fantastique pour accrocher le podium. Il a fallu attendre l’avant-dernière journée de championnat dans un Stade des Alpes plein à craquer pour atteindre cet objectif. Il nous fallait un point pour valider notre place dans l’élite et on est parvenus à accrocher Châteauroux ce soir-là (0-0, ndlr). L’euphorie des supporters, la communion avec le public, les émotions que j’ai pu ressentir à ce moment-là … c’était magique ! »
- Ton fameux but contre le PSG au Parc des Princes en 2008
« Ce but il me colle à la peau (rires). Au départ, tout le monde pensait que j’allais faire un une-deux avec Sofiane Feghouli, j’ai donc pu me retourner et enchainer par une frappe de loin qui a trompé Mickaël Landreau. J’en ai d’ailleurs rediscuté avec lui à de nombreuses reprises. Il faut savoir que Mickaël était toujours avancé afin d’anticiper une éventuelle passe en profondeur, en sachant cela j’ai pu le lobber et inscrire une de mes plus belles réalisations avec le GF38.
- La qualification contre l’Olympique de Marseille en janvier 2015
« C’était une belle affiche contre une équipe qui était première de Ligue 1 à ce moment-là. Je pense que c’est un bon souvenir pour nous (les joueurs), pour le staff, pour la direction mais également pour le public qui avait rempli le Stade des Alpes. On est rapidement menés au score mais on s’accroche jusqu’au bout des prolongations pour décrocher cette séance de tirs au but grâce au coup de tête de Sélim (Bengriba). Paul (Cattier) fait l’arrêt qu’il faut et je sens alors qu’il se passe quelque chose et qu’on n’est pas loin de l’exploit. Mourad (Nasrallah) se charge du dernier pénalty et nous offre une qualification qui nous a aussi compliqué notre fin de saison. On avait des matchs en semaine qui sont venus s’intercaler mais surtout un statut d’équipe à abattre qui nous a poursuivi jusqu’à la fin. Mais bien sûr que ça reste une expérience fabuleuse malgré tout ! »
Tu as recroisé la route du GF38 à de nombreuses reprises par la suite avec Istres, Annecy et même Chambéry. Qu’est-ce que tu as ressenti au moment d’affronter ton club de cœur ?
« Je l’ai vécu avec Istres pour la première fois. J’avais quitté le GF38 en 2010 malgré mon souhait premier qui était de rester. Le club avait besoin d’argent et avait donc décidé de me vendre dans un moment où les finances grenobloises commençaient à inquiéter. J’ai donc eu l’opportunité de retourner à Istres et d’affronter alors Grenoble en Ligue 2. J’ai eu le droit à une belle acclamation du public grenoblois pour mon retour au Stade des Alpes, c’est un moment que je n’oublierai pas. C’est vrai que je n’ai jamais triché durant ma carrière et j’ai l’impression que les supporters en sont conscients. Tu peux être mauvais mais tu ne peux pas tricher et tu te dois d’accepter la critique, ce sont les deux éléments incontournables pour être footballeur selon moi. Avec Annecy, j’étais également allé saluer les supporters pour les remercier de leur soutien et de leur amour pour ce blason grenoblois. C’est un public engagé et respectueux qui vit pour ce club. Et puis en 2023 avec Chambéry, je retrouve le GF38 en Coupe de France. Je pense que le public grenoblois garde un souvenir plus mitigé de ce match avec une élimination à l’issue de la séance de tirs au but (rires). Mais c’est vrai que c’est un plaisir de revenir au Stade des Alpes encore aujourd’hui : je le considère comme mon jardin.
Tu as un record qui perdure à Grenoble, celui de meilleur buteur de l’histoire du club avec 110 réalisations. Quel est ton ressenti vis-à-vis de cela ?
« C’est parce que je suis resté trop longtemps au GF38 que ce record tient encore (rires). Plus sérieusement, je mentirai en disant que je ne suis pas fier de cela. J’espère que ce record finira par tomber, cela signifiera qu’un joueur est resté longtemps au club et qu’il a pu marquer son histoire. Malheureusement, j’ai l’impression que la tendance actuelle n’est pas de rester dans le même club dans la durée que ce soit à Grenoble ou ailleurs. C’est un vrai changement par rapport au football d’avant ! En ce qui concerne ma performance, c’est surtout la régularité qui a été importante avec en moyenne 12 à 15 buts par saison. Mais il y avait d’autres joueurs qui ont marqué de nombreux buts sous le maillot grenoblois : Franck Dja Djédjé, Larsen Touré, Bouchaib El Moubarki, Laurent Battles, Danijel Ljuboja, Tenema N’Diaye … la liste est longue ! La différence c’est que je suis resté longtemps au GF38 contrairement à eux qui ont connu d’autres aventures. Forcément en huit saisons tu peux en claquer des buts (rires) ! »
Outre tes belles saisons au GF38, tu as connu 18 sélections avec l’Algérie. Qu’est-ce que tu as ressenti au moment de défendre les couleurs de ta sélection nationale ?
« C’était des moments magnifiques ! J’évoluais à Istres après mon passage en Angleterre quand j’ai été sélectionné avec l’Algérie. J’ai pu vivre quatre belles années en sélection et j’aurais même pu poursuivre mon aventure internationale lorsqu’on est monté en Ligue 1 avec Grenoble. Le rythme entre la sélection et le club, mon âge et ma volonté de prioriser mes performances avec le GF38 ont fait que je n’ai pas souhaité poursuivre. Et puis quand tu parviens à obtenir un contrat avec une écurie de Ligue 1, tu fais tout pour l’honorer. C’est quelque chose de précieux qui récompense tes sacrifices pour en arriver là ! J’avais déjà vécu deux éditions de la CAN et il me semblait alors plus opportun de laisser la place aux jeunes pour le bien de la sélection. Mais forcément, ce sont des moments à part dans une carrière de footballeur. »
Nassim, tu es également connu du grand public pour ta longévité. Qu’est-ce qui t’as permis de pouvoir encore évoluer en National 3 avec Chambéry à l’âge de 50 ans ?
« Le plus important c’est de prendre soin de son corps, de son outil de travail. Une carrière de footballeur c’est quelque chose de compliqué peut-être encore plus aujourd’hui. Il y a très peu de temps de repos dans une saison, on le voit d’ailleurs avec les grands clubs qui n’ont fini qu’au mois de juillet. À ce rythme-là, les joueurs risquent de finir par s’épuiser et se blesser. C’est pourquoi prendre soin de son corps est primordial. Cela passe par des choix et des sacrifices qui sont nécessaires, il n’y a pas de secret pour perdurer dans ce milieu-là. Et puis on a la chance de pouvoir être accompagnés par des entraineurs, des préparateurs physiques, des médecins qui sont de bons conseils. Reste à chacun de les appliquer ensuite. Aujourd’hui, il y a une difficulté supplémentaire à mon sens avec les réseaux sociaux. Les gens peuvent désormais se cacher derrière un profil pour insulter, menacer ou critiquer donc si tu n’es pas fort mentalement tu ne peux pas prétendre à une longue carrière. Le mental c’est quelque chose d’indispensable qui se travaille en s’entourant des bonnes personnes. C’est d’autant plus important qu’aujourd’hui, un joueur qui dépasse les 30 ans va signer des contrats de deux ans généralement. Si tu es bon pendant ces années-là alors tu as des propositions ensuite, si tu ne performes pas alors le directeur sportif va te faire comprendre qu’il ne compte plus sur toi. C’est pourquoi il faut être à l’écoute tout en étant irréprochable sur l’hygiène de vie et sur le travail personnel. Pour autant, j’ai toujours vu le football comme un jeu. Un jeu qui demande des sacrifices et de la rigueur. »
Est-ce qu’au fil des années et de l’expérience acquise, ton rôle a évolué dans le vestiaire au point d’occuper un rôle que l’on pourrait qualifier de grand frère lors de tes années à Chambéry ?
« Un rôle de grand frère ? De grand-père plutôt oui (rires) ! Effectivement, sur la fin de ma carrière j’étais plus qu’un simple attaquant. J’étais à la fois le relai de l’entraineur et un conseiller pour mes coéquipiers. Après, il y a une différence énorme entre le monde amateur et le monde professionnel. Quand tu as eu la chance de côtoyer les deux comme moi, tu le perçois tout de suite dans le sérieux et la rigueur. J’ai parfois eu l’impression qu’il fallait tout leur dire comme s’ils venaient de sortir du ventre de leur maman (rires). Ce n’est pas méchant, c’est simplement que certains n’ont pas conscience des attendus du monde professionnel. Par exemple, dès qu’ils arrivent dans un vestiaire les jeunes vont directement sur leur portable, c’est quelque chose que l’on ne voyait pas avant et qui peut nuire à la cohésion du groupe. C’est une accumulation de détails comme celui-ci qui font la différence. La difficulté étant que tu as peu d’entrainements dans la semaine par rapport au monde professionnel donc c’est plus compliqué de mettre des choses en place pour faire évoluer les mentalités. C’est d’ailleurs quelque chose qui peut nuire à l’évolution d’un club sur le long terme parce que tu as des joueurs qui viennent pour décompresser et s’amuser avant de penser à la compétition qui les attend. »
Avec Chambéry, tu as connu une relégation à l’issue de la saison. Quel regard portes-tu sur cette dernière année en Savoie ?
« J’avais déjà arrêté à l’issue de la saison dernière mais le président m’a téléphoné en juillet dernier pour me demander de poursuivre d’une saison supplémentaire. Il était attaché à mon profil et mon rôle dans le vestiaire, donc j’ai accepté de rempiler. J’étais là pour donner un coup de main et garder la forme en m’entrainant mais si je ne jouais pas le weekend ce n’était pas un problème. Les entrainements étaient bons mais on a connu des problèmes de management avec plusieurs changements au niveau des entraineurs qui nous ont compliqué la tâche. Au final, je n’ai pas beaucoup joué mais je n’ai pas de regrets pour autant car mon objectif premier était d’aider le club et les jeunes joueurs de l’effectif. Ils m’ont remercié à la fin de la saison et de savoir que j’ai pu leur apporter quelque chose c’est le plus important pour moi. Chambéry va repartir en R1 avec un nouveau projet et j’espère qu’ils pourront remonter rapidement. »
Tu as donc décider de raccrocher les crampons cette saison pour rejoindre le Pays Voironnais FC. Peux-tu nous expliquer le rôle qui t’attend là-bas et ton choix de t’inscrire dans le projet de ce club en particulier ?
« Depuis deux ou trois ans, le président (Kewin Chamard) me contacte chaque année pour rejoindre ce club. Je lui avais promis que je le ferai lorsque je ne serai plus joueur en parallèle, c’est ce qui va donc se passer pour la saison à venir. On s’est rencontrés à de nombreuses reprises afin d’évoquer ce que je pourrais apporter au club et aux jeunes joueurs dans leur formation. Progressivement, on a pu dégager un rôle qui me permettrait d’accompagner les enfants dans leur évolution technique. Cela passera par la mise en place d’ateliers spécifiques axés sur les bases du football : contrôle, passe, frappe, dribble, jonglage. L’objectif est de permettre aux jeunes licenciés de progresser techniquement à travers le jeu car le but recherché est également qu’ils prennent du plaisir. C’est donc un rôle d’éducateur sur différentes catégories et avec ce focus sur l’aspect technique qui m’attend au Pays Voironnais. »
Je te sais très attaché au GF38 donc j’imagine que tu suis encore les performances du club. Quel regard portes-tu sur le bilan sportif actuel de celui-ci ?
« Très honnêtement, je n’ai pas assisté à beaucoup de rencontres la saison dernière avec les entrainements qui avaient lieu le vendredi soir à Chambéry. Je regardais davantage les résumés pour suivre les performances. Et puis, les matchs ne sont pas toujours emballants mais malheureusement ce n’est pas propre à Grenoble. Je pense sincèrement que les droits TV ont mis à mal le football français. La période actuelle est difficile pour tous les clubs et Grenoble en fait partie donc forcément les conséquences de cela impactent aussi le spectacle sur le terrain. J’espère avoir un peu plus de temps cette saison pour venir au Stade des Alpes et supporter l’équipe ! »
En tant qu’attaquant justement, comment analyses-tu les problèmes offensifs rencontrés par les attaquants grenoblois qui n’ont pas toujours été en réussite ces derniers temps ?
« Je trouve qu’il y a un manque de clarté dans le secteur offensif. Un attaquant doit jouer avec les autres pour être performant. Forcément, la conjoncture économique que j’évoquais précédemment est un frein pour le recrutement d’un profil de finisseur qui va faire la différence. Et pourtant, je sais que le GF38 fait un énorme travail dans le recrutement pour dénicher de bons joueurs avec les moyens qu’ils ont. Il faut aussi trouver d’autres leviers comme le centre de formation qui est un projet nécessaire selon moi. Former les jeunes c’est l’avenir d’un club et c’est ce qui va te permettre de réaliser une plus-value. Je me souviens que durant mes années en professionnel, des jeunes issus du centre de formation arrivaient à gagner leur place. Aujourd’hui, j’aimerais voir un jeune grenoblois formé au club s’installer durablement au contact des joueurs professionnels. J’espère que la construction prévue à La-Côte-Saint-André va permettre cela parce qu’on a des supers jeunes dans les clubs de l’agglomération grenobloise. C’est là toute l’importance du travail de formation dans les clubs amateurs. Je me souviens qu’on se rendait à tour de rôle dans les clubs satellites. On signait des autographes et on assistait aux entrainements des jeunes. Ce n’était pas grand-chose mais ils étaient contents et surtout ils voyaient que le club phare de l’agglomération était accessible. C’est un travail de l’ombre mais qui portait ses fruits ! »
Le GF38 va reprendre le championnat dans une grosse semaine désormais. Comment analyses-tu la saison qui attend les hommes de Franck Rizzetto ?
« Avec un championnat à 18 clubs, la saison est différente et Grenoble va devoir faire face à des grosses écuries. Malgré sa descente, Saint-Etienne a un effectif et des moyens taillés pour l’échelon supérieur, Montpellier est également un gros club tout comme le Red Star, Troyes, Laval, Guingamp, Bastia, Amiens. La liste est longue et j’en oublie certainement mais c’est vrai que chaque match va être disputé. Je pense que le début de championnat va être décisif. Il faut bien démarrer pour avoir une bouée de sauvetage en arrivant à la période hivernale qui ne réussit généralement pas au GF38. Par contre, si tu connais des difficultés lors des premiers matchs, tu vas commencer à regarder derrière toi au lieu de regarder devant et là c’est plus pareil. Grenoble a un gros avantage, c’est de bien voyager ! Généralement, tu parviens toujours à prendre des points précieux à l’extérieur et il faudra continuer comme ça. On va espérer que ça se passe bien parce que la saison s’annonce dure quand même ! »
Nassim, quel message souhaites-tu faire passer aux supporters grenoblois ?
« Simplement merci ! Je ne cesserai de le répéter ils ont été incroyables avec moi dès mon premier match sous le maillot du GF38 contre Niort au Stade Lesdiguières. Je voudrais également les remercier pour leur soutien sans faille vis-à-vis de leur club de cœur, ils n’ont jamais rien lâché aussi bien en amateur qu’en professionnel. Il y a eu des déceptions durant mes années grenobloises mais il y a eu beaucoup plus de joies notamment grâce à eux et c’est ce que je retiens aujourd’hui. Continuez à encourager le GF38 comme vous le faites ! C’est quelque chose d’énorme et je pense que les joueurs en sont conscients. Quand tu as la chance d’être dans un club où les supporters sont toujours derrière toi, tu te dois de donner le maximum ! Alors je vous dis de nouveau merci et à bientôt ! »



[…] pour un promu. Aucun joueur ne tire la couverture à lui, chacun se met au service du collectif. Nassim Akrour, doyen du groupe, continue d’en mettre plein les yeux avec ses tactiques offensives hors pair. Et […]